Exercice : une croisière après l’amour

Simon Foucher
Written by Simon Foucher

Contraintes : sur le thème “Après l’amour”, un texte de moins de 2 minutes de lecture comprenant les mots princesse, crapaud, esclave, singe et nounours.

— Aimez-vous toujours votre femme, monsieur ? demanda-t-elle dans un large sourire qui laissait entrevoir des dents blanches impeccables, entre ses lèvres maquillées de rouge.

— Non, bien sûr que non, répondit Damien Givry en toute sérénité.

— Cela ne semble pas vous attrister.

— Pourquoi le serais-je ? L’amour ne dure qu’un temps. Ce qui vient après me semble bien plus important.

La femme au chapeau de laine bouillie se mit à rire doucement, avec une grâce qu’elle devait avoir acquise en côtoyant de hautes sphères de la société. Elle observait Givry d’un œil malicieux, tandis qu’il écrasait sa cigarette contre la patte de son transat.

— Pardonnez-moi, peut-être suis-je un peu naïve, mais… que vient-il selon vous, après l’amour ?

— La confiance. Peut-être… la compréhension, aussi.

Une nouvelle fois, la femme pouffa, réajustant son couvre-chef rouge qui glissait le long de sa chevelure dorée.

— Les hommes me paraissent être des êtres bien curieux. En tant que femme, j’ai l’habitude, mais vous… vous êtes un original, monsieur Givry. La confiance et la compréhension ne viennent-elles pas, justement, avec l’amour véritable ?

— J’ai bien peur que non, madame, s’excusa-t-il comme s’il en était le responsable. Voyez-vous, l’amour est un facteur, disons… destructeur avant toute chose. L’amour, en vérité, ne ressemble en rien à ce qui est relaté par les contes de princes et de princesses. Lorsqu’un individu tombe amoureux, il entre dans un état de dépendance, il devient esclave de ses désirs et ses désirs quels sont-ils ? Non, ne vous donnez pas la peine de répondre, madame, je vais vous le dire : il désire posséder l’autre ou le transformer pour se donner de l’importance. Pourquoi les femmes aiment-elles tant les hommes peu recommandables malgré des critères si pointus, si exigeants ? Parce qu’elles espèrent être celle qui transformera le vilain crapaud en un nounours inoffensif d’un simple baiser. En sommes, madame, l’amour est un jeu de pouvoir et le pouvoir est dangereux, il mène aux jalousies, aux conflits et j’en passe.   

— C’est un bien triste portrait de l’amour que vous nous faites là, soupira la femme qui détourna son regard pour observer les nageurs qui faisaient des allers-retours dans la piscine. Et votre femme ? Vous ne l’aimez donc plus ? Vous ne la désirez plus ?

— Je ne l’aime plus, affirma-t-il de nouveau, mais comme je vous le disais, nous avons dépassé ce stade. Les gens pensent que l’amour est une fin en soi, mais ce n’est que le commençant. Il s’agit en réalité d’un défi et lorsque vous passez ce défi…

— Oui ?

— Pour rien au monde je ne souhaite quitter ma femme, voyez-vous. Précisément parce que nous n’avons pas sombré durant cette étape.

— Cela est peu conventionnel tout de même ! fit-elle remarquer.

— Il y a peut-être du vrai dans ce que vous dites, madame. Seulement, est-ce un mal ? Nous autres, les humains, nous nous comportons majoritairement comme des singes idiots et pourtant nous avons la prétention de vouloir dominer le monde. Voyez donc ce qu’il se passe sur cette croisière. Ridicule.

— Charmant, s’enthousiasma la femme au chapeau en laine bouillie, votre façon de penser est absolument charmante.  

Avec son index, la femme fit tournoyer l’ombrelle en papier qui restait seule dans son verre. Le manque de boisson rafraichissante sembla la décider pour de bon à mettre un terme à cet échange, car elle se mit debout et réajusta son paréo. Néanmoins, avant de partir, elle se pencha vers l’homme et lui glissa à l’oreille :

— Je ne comprends pas, si vous ne souhaitez pas la perdre, pourquoi demander sa mort ?

Le regard de l’homme s’assombrit soudain. Ses yeux se dirigèrent à son tour vers la piscine du navire, là où il pouvait apercevoir sa femme Caroline, qui s’était arrêtée de nager pour discuter avec un homme ; son propre frère.

—   C’est que, comprenez-vous, je n’ai pas d’autres choix.  

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