Le Caladre : scène 2

Simon Foucher
Written by Simon Foucher

Scène précédente : Le Caladre : Scène 1

Le croque-mort, un nain, entre par la porte, vent avec lui. Il porte un chapeau haut de forme et une cape de voyage noirs. Dans sa main droite, il porte une cage aux barreaux d’or dans laquelle se tient un oiseau mi-aigle, mi-serpent.

BLANCHE
Monsieur, votre venue était attendue par ces messieurs.

HARANG
C’est que notre ami souffre, monsieur.

LE CROQUE-MORT, découvrant son crâne.
Bonsoir, Blanche. Avez-vous eu un message pour moi dans la journée ?

BLANCHE
Nul autre que celui de ces messieurs, ils ont espoir que vous puissiez leur venir en aide au plus vite.

LE CROQUE-MORT, songeur.
Etrange…

BLANCHE
Qu’est-ce qui est étrange ?

LE CROQUE-MORT
Etrange que personne ne vous ait adressé de message à mon attention.

BLANCHE
Etait-il important, monsieur ?

LE CROQUE-MORT
Important ?

BLANCHE
Votre message ?

LE CROQUE-MORT
Oh… oui. Très important.

BLANCHE
Peut-être le recevrez-vous demain ?

LE CROQUE-MORT
Si un tel message était arrivé dans la journée, est-il possible que vous ayez raté la commission ?

BLANCHE
Oh, non, Monsieur. Impossible.

LE CROQUE-MORT
Dans ce cas, je le recevrai demain.

BLANCHE, incertaine.
Est-ce… dérangeant ?

LE CROQUE-MORT
Dérangeant ? Non, pas dérangeant. Inquiétant.

BLANCHE
L’absence de ce message signifie-t-il que quelqu’un est en danger ?

LE CROQUE-MORT
Je l’ignore. Mais voyez-vous, c’est que l’on m’avait fait la promesse qu’il arriverait aujourd’hui.

BLANCHE
Peut-être les choses ont-elles été retardées ? Ils n’auront pas vous l’envoyer à temps ?

LE CROQUE-MORT
C’était une promesse. Une telle situation peut-elle se produire dans le cadre d’une promesse ?

BLANCHE
Oh oui, je peux vous l’assurer. Cela ne dépend pas toujours de la personne, il peut y avoir des empêchements, des imprévus… Cela arrive tout le temps.

LE CROQUE-MORT, pensif.
Cela arrive tout le temps…

BLANCHE
Oui, monsieur.

LE CROQUE-MORT
Alors soit, nous verrons demain.

Le croque-mort se dirige vers son bureau en chêne massif et pose la cage. L’oiseau jacasse, ce qui fait gémir l’homme dans le canapé.

HARANG, inquiet.
Et pour notre ami ?

LE CROQUE-MORT
Votre ami ? Que me veut-il ?

GALLOIS
Seulement que vous lui veniez en aide, monsieur. Il est mal en point.

L’impassabilité du croque-mort laisse paraître une forme d’agacement qu’il ne tente pas de dissimuler. Il s’approche dangereusement de Gallois et Harang.

LE CROQUE-MORT, le doigt menaçant.
Cela vous ressemble bien, de venir implorer l’aide d’une personne à qui vous n’avez pourtant pas hésité à tourner le dos en des moments difficiles ! Il me semble que vous n’aviez pas grand-chose à faire de mon état déplorable, lorsque je suis arrivé ici. Parce que vous vous êtes regardé le nombril pendant que j’agonisais, les chances étaient maigres que nous ayons un jour cette conversation. Pourtant… me voilà. Dans cette demeure, dans cette position, avec ces meubles, cette décoration, cette odeur d’encens brûlés, et avec Blanche. C’est vous qui frappez à ma demeure – puissions seulement l’appeler ainsi – afin de requérir une main charitable. Pourquoi devrais-je vous aider ? Vous, pas plus que votre ami, n’attachez de valeur à l’âme humaine ; vous êtes une part entière de la pourriture de cette cité. Comme des poux, vous sautez de têtes en têtes, parce que vos hôtes s’agitent excessivement, mettant en danger les pauvres créatures que vous êtes. Mais dans une naïveté incroyable, vous omettez le fait que c’est vous, messieurs, les responsables de cette agitation qui vous dérange tant : vous ne finirez jamais de sauter. Votre ami a besoin d’aide ? Qu’il cesse de danser et qu’il se laisse écraser.

Ni Gallois, ni Harang n’osent répliquer, gênés face à ces accusations. Ils font deux pas en arrière, vers la porte de sortie, s’éloignant légèrement du corps de leur ami. Blanche se rapproche du croque-mort d’un air suppliant.

BLANCHE
Certes, Monsieur, ces gens sont de la vermine (Elle répond à la mine outragée d’Harang par un regard noir) Oui, de la vermine. (Puis de nouveau vers le croque-mort) Cependant, vous êtes médecin, en plus d’être croque-mort. Vous êtes bien plus sage que ces voyous et vous avez déjà apporté votre aide à bien plus triste personnages qu’eux.

LE CROQUE-MORT
Vous dites vrai, Blanche. Un médecin digne de ce nom – bien que je n’ai aucun diplôme en la matière – n’a pas le droit de refuser de soigner quelqu’un qui lui demande de l’aide. (A l’adresse d’Harang et Gallois) C’est bien là, messieurs, la différence entre vous et moi.

HARANG
Notre comportement, ce matin-là, était inexcusable, je le regrette aujourd’hui. Mais le passé est passé… Si notre ami s’en sort, croyez-bien que vous aurez notre entière gratitude et que nous serons disposés à vous rendre la pareille !

LE CROQUE-MORT
Me soigner ? Hors de question, vous me tueriez !

HARANG
Je songeais plutôt à des… services. Des services tels que l’on sait les rendre. Cela peut être utile, en ce bas lieu.

LE CROQUE-MORT, d’un air amer.
Je doute que votre bande de voleurs ayez quoique ce soit à m’offrir, cependant j’accepte votre proposition.

Le croque-mort porte sa main à sa ceinture et dégaine une baguette magique. D’un pas décidé, il se dirige vers le canapé.

LE CROQUE-MORT
Montrez-moi cela.

GALLOIS
Il s’agit de sa jambe, voyez plutôt.

Gallois et Harang déplacent leur ami avec beaucoup de précaution afin de rendre sa jambe plus disponible à la consultation. L’homme pousse des grognements, entre la douleur et le coma. Le croque-mort fait le tour du canapé et se penche sur son patient.

LE CROQUE-MORT
Oh…

GALLOIS
Oh ? Etait-ce plutôt « oh ! » ou plutôt « Oh… » ? 

HARANG
Quelle différence ?

GALLOIS
Dans l’un des cas, il semble beaucoup plus confiant que dans l’autre.

Tandis que le croque-mort appui successivement à plusieurs endroits sur la jambe à l’aide de sa baguette magique, le blessé pousse des râles de souffrances.

LE CROQUE-MORT
Hum… Je vois…

HARANG
Est-ce bon ?

LE CROQUE-MORT
Eh bien, non. Ce n’est pas bon.

GALLOIS, affolé.
Pourquoi dites-vous une chose pareille ? Par Merlin, soyez plus optimiste ! Un médecin n’est-il pas censé rassurer les gens ? Leur dire « Ne vous inquiétez pas, tout va bien aller ? » « J’ai dans mon sac une petite potion magique qui va tout réparer ? ». Dites-nous plutôt ça !

LE CROQUE-MORT
Ne vous inquiétez pas, tout va bien aller. J’ai dans mon sac une petite potion magique qui va tout réparer.

GALLOIS
Vraiment ?! 

HARANG
Idiot ! Il se moque de toi. (Vers le croque-mort) Eh bien, monsieur ?

LE CROQUE-MORT, se redressant.
Le mollet a été sévèrement touché, cette plaie n’est pas belle, pas belle du tout.

BLANCHE
Pouvez-vous y remédier ?

LE CROQUE-MORT
Voyez-vous, Blanche, ces messieurs sont venus me voir dans un espoir illusoire, mais ils savent parfaitement ce qu’il en est, n’est-ce pas ?

HARANG, outré.
De quoi êtes-vous en train de nous accuser, encore ?

LE CROQUE-MORT
Cette blessure est le fruit d’un sort particulièrement noir ! Vous savez parfaitement qu’il est difficile d’en sortir indemne.

BLANCHE
Pour l’amour du ciel ! Pouvez-vous le sauver, oui ou non ?

LE CROQUE-MORT
Cela n’est pas entièrement de mon ressort.

Après avoir faire le tour du canapé, le croque-mort se dirige de nouveau vers son bureau et attrape la cage dans laquelle se trouve l’oiseau hybride. Tandis qu’il le ramène au-devant du malade, l’oiseau s’agite et pousse des cris, couverts par les protestations du convalescent.

Le nain s’accroupit au chevet de son patient et lève la cage au niveau du visage de ce dernier. Un silence, puis l’oiseau semble soudain s’intéresser au blessé et le fixe. Lorsqu’il glisse son bec entre les barreaux de la cage comme pour tenter de picorer l’homme allongé, le croque-mort se remet debout.

LE CROQUE-MORT
Vous savez ce que cela veut dire, je présume ?

GALLOIS
Il faut mettre l’oiseau face à un malade ou un blessé. Si l’animal observe le convalescent, alors il le sauvera, mais s’il détourne la tête, l’homme mourra. C’est cela n’est-ce pas ? Votre bestiole a maintenu son regard, cela signifie qu’il va le sauver !

LE CROQUE-MORT
C’est exact. Du moins pour le début de votre explication. Cet oiseau est un caladre, un animal très rare qui m’a été offert. Lorsqu’un homme peut être soigné, il prend d’un regard tous ces maux et s’en va les brûler au soleil. C’est là une bien belle attitude, cependant vous n’êtes pas sans savoir qu’il n’y a aucun soleil, à la Cité Sans Nom.

HARANG
Mais alors, que va-t-il faire ?

LE CROQUE-MORT
Lui ? Rien. Cela me permet simplement d’être sûr.

Il ramène l’oiseau à son bureau et revient à la même place.

HARANG
Sûr de quoi ?

LE CROQUE-MORT
Que je peux le sauver, c’est maintenant chose faite.

GALLOIS
A la bonne heure ! J’en suis totalement ravi !

HARANG, sceptique.
Et comment allez-vous vous y prendre ?

LE CROQUE-MORT
Il va falloir lui couper la jambe.

HARANG ET GALLOIS, comme un seul homme.
Pardon ?!

LE CROQUE-MORT
Lui couper la jambe. Il va falloir lui couper la jambe.

GALLOIS, incertain.
Vous voulez dire… l’amputer ?

LE CROQUE-MORT
Oui. L’amputer, lui couper la jambe, lui l’enlever… couic ! 

GALLOIS
Vous n’êtes pas sérieux ?

HARANG, en colère.
Je suis certain qu’il dit cela afin de nous faire peur, parce qu’il a de la rancoeur contre nous ! N’est-ce pas, nabot ?

LE CROQUE-MORT
N’en soyez pas grossiers ! Je suis on ne peut plus sérieux. (Montrant du bout de sa baguette magique certaines zone de la jambe incriminée) Vous voyez ces tâches noires ici ? Elles gagnent progressivement du terrain, depuis l’impact de la malédiction elles remontent le long de sa jambe. Bientôt, ce sera son corps tout entier qui pourrira de l’intérieur si l’on n’intervient pas avant. Il faut donc… la couper. 

BLANCHE
Est-ce nécessaire monsieur ? Je veux dire… est-ce inévitable ?

LE CROQUE-MORT
C’est le seul moyen.

BLESSÉ
Non , non, non !

LE CROQUE-MORT
Tiens, le voilà qui s’éveille !

HARANG
Il faut dire que votre pronostic réveillerait un mort ! Lui couper la jambe ? Il en est hors de question !

LE CROQUE-MORT
C’est cela, ou la mort.

HARANG
Qui êtes-vous pour savoir ce qui relève ou non de la mort ?

LE CROQUE-MORT, arquant un sourcil.
Votre question est-elle sérieuse ?

Hésitation.

HARANG
Votre médecine n’est pas fiable, nous trouverons bien quelqu’un d’autre pour nous aider.

Rire du croque-mort.

LE CROQUE-MORT
Alors soit, faites comme bon vous sembles, mais croyez-moi, vous reviendrez et, lorsque vous le ferez, il sera trop tard pour l’aider. Vous n’aurez plus qu’à l’abattre comme un rat galeux.

HARANG
Nous ne laisserons pas cela se produire ! Nous le sauverons, par nos propres moyens !

BLANCHE
Ecoutez-le, je vous en prie ! Si Monsieur dit que c’est l’unique moyen, alors ça l’est ! Ne soyez pas stupides !

HARANG
Stupides ? Est-il stupide de vouloir éviter le pire à notre ami ? Une jambe coupée, ici, à la Cité Sans Nom, savez-vous ce que cela signifie ? (Un silence) Cela signifie la mort ! Ni plus, ni moins. Ce n’est pas le sort qui le rongera, mais les ténèbres de cette prison infernale. Il ne pourra plus se défendre, ni voler pour se mouvoir ou bien s’enfuir. Il ne sera plus… qu’un mendiant, un laissé pour compte qui se ferait raquetter et abuser.

LE CROQUE-MORT
Mais il vous aura, vous. 

Devant la mine étonnée des gens.

LE CROQUE-MORT
Allons, allons. S’il est votre ami, vous l’aiderez et alors, peut-être, pourra-t-il vivre quelques temps de plus. N’est-ce pas à prendre ? Du temps ? Avec le maléfice, il n’en aura aucun.

GALLOIS
…Harang ?

HARANG
Blanche ?

BLANCHE
Prenez ce que Monsieur vous offre, c’est le plus souhaitable pour lui.

HARANG
Alors soit.

GALLOIS
Mais Harang !

BLESSÉ
Non !

GALLOIS
Vois comme il répugne à cette idée, nous ne pouvons prendre une telle décision à sa place !

HARANG
Il est terrorisé…

GALLOIS
Tout comme moi !

HARANG
…mais il sera bientôt mort ! A quel moment sommes-nous de véritables amis ? Est-ce lorsque nous choisissons de le tuer pour respecter son souhait plutôt que de le soutenir lorsqu’il faiblit, ou bien est-ce lorsque nous prenons une décision difficile afin de le sauver ?

Hésitation.

GALLOIS
Je suppose que nous serions de meilleurs amis si nous le sauvions…

HARANG
Alors voilà qui est réglé. (Vers le croque-mort) Faites ce que vous avez à faire, Monsieur. 

LE CROQUE-MORT
Très bien. Blanche, préparez la pièce noire. Nous allons opérer.  

Scène suivante : Le Caladre : Scène 3

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