Le chapeau de Prewitt Villancour

Simon Foucher
Written by Simon Foucher
Tom Kidd : https://tomkidd.myportfolio.com/

Comme d’ordinaire, ce matin-là, ça grouillait de vie à Fort Awhile. Ca grouille de vie, comme grouille une motte d’argile pleine de vers de terre, s’était dit Prewitt Villancour, alors qu’il gravissait précipitamment les marches du pont Dickens. Cet édifice en pierres blanches permettait de traverser le canal Gwendale et reliait Clutternstairs, la partie anglaise de la ville, à Verneille, la partie française, où il avait un rendez-vous important. Pour l’occasion, Prewitt avait revêtu ses plus beaux habits, dont un grand chapeau haut de forme qu’il ne trouvait pas particulièrement délicat, mais qui avait appartenu à son père. Il s’était même parfumé, pour faire bonne impression.

Mais, entre flâneurs, amoureux, mendiants et artistes de rue qui n’avaient de cesse que de s’y croiser et recroiser, emprunter le pont Dickens tout en portant une épaisse pile de livres, comme il était en train de le faire, s’avérait une tâche aussi ardue que courageuse. Pour autant, Prewitt n’avait pas cette qualité ; il n’avait simplement pas le choix, car la tenue ce jour de l’inventaire annuel était une demande venant de son supérieur direct. Prewitt se contentait donc de pester sur ce qui menaçait l’équilibre parfait qu’il avait établi entre son torse et les ouvrages. A croire que tous ces gens-là n’ont pas de travail ! s’énervait—il seul. Et les enfants ! Non de non les enfants… Ca court, ça cri, ça ne regarde même pas où ça va… Il les détestait.

Prewitt avait un métier, lui. Et pas des moindres, puisqu’il était correcteur. Comme le nom de cette humble profession l’indique, il avait à sa charge de corriger tout ce qui était faux dans les registres. Ou plutôt, comme il avait l’habitude de le dire, tout ce qui était devenu faux. Car c’était bien là l’une des particularités de Fort Awhile : l’antre-lieu n’avait de cesse d’évoluer d’une façon ou d’une autre. Les scientifiques, par de savants calculs et de précises expériences, étaient parvenu à déterminer qu’il poussait, comme une plante.  De temps à autre en effet, une fenêtre se creusait dans un mur, et ce même s’il n’en avait pas besoin, un arbre grandissait au milieu d’un salon ou un appendice entier de bâtiment se construisait durant la nuit. Aussi, quiconque se rendait à Fort Awhile pouvait constater le bazar architectural qui y régnait : des morceaux d’édifices néogothiques de l’angleterre victorienne se mêlaient à des bouts d’immeubles Haussmanniens avec une maladresse absolue, créant parfois des soulèvements impromptus de toiture, au gré de ponctuations apportés par des bâtiments d’encore d’autres styles comme de l’italien. Si anglais et français avaient de fait eu du mal à délimiter la part de l’Antre-Lieu qui leur revenait légitimement, ils avaient même pu que constater la présence à certains endroits d’anomalies franchement évidentes, comme le grand palais situé au nord de la ville qui, bien que datant lui aussi du XIXème siècle, tenait plus de l’art russe que du savoir-faire européen. Pour autant, dans tout cet imbroglio incompréhensible qui faisait, en un sens, le charme de cette ville organique, l’énigme la plus déroutante pour un correcteur était sans aucun doute le cas des statues.  

Fort Awhile comptait un grand nombre de sculptures. Elles étaient de toutes tailles : petites, grandes, minuscules ou gigantesques ; et de tous les matériaux : en cuivre, en marbre vert, en granite ou en pierre dure, parfois recouverte d’or, parfois de mousse. Elles représentaient tantôt des hommes, tantôt des créatures mythologiques ou des bêtes fantastiques réellement inconnues. Elles s’étaient aléatoirement installées partout où il était possible de l’imaginer, en commençant par les hauteurs, donnant à certains endroits de la ville un air de bestiaire. Certaines d’entre-elles étaient discrètes, à la manière des gargouilles, ou des gravures à bas-reliefs, d’autres étaient spectaculaires et grandioses, comme l’Homme Colossal terrassant deux dragons avec ses poings, qui se trouvait au milieu de la Place Ovale. A chaque fois que l’une d’entre elles apparaissait, ou disparaissait, le correcteur de la zone concernée devait réviser le registre, car aux yeux de la Lanterne, rien n’était plus important que l’étude architecturale de la ville. C’était là une tâche des plus laborieuse et comme leur nombre avait plutôt tendance à croitre, les habitants avaient pour coutume régulière de dire que la ville possédait désormais autant de statues que de marches, ce qui était bien entendu totalement faux ; la ville comportant d’innombrables escaliers qui tortillaient dans tous les sens.

Un temps perdu dans ses pensées, Prewitt crut tout à coup mourir d’une crise cardiaque, lorsque passant tout juste derrière une foule agglutinée à un kiosque de journaux issus du monde moderne, un tête-en-l’air recula et le poussa contre le garde-fou du pont. Sous le choc, le correcteur manqua d’échapper le tas d’archives et son imagination vit déjà les plus fragiles d’entre elles sombrant dans l’eau trouble du canal. Heureusement, il eut le juste réflexe de se maintenir dos à l’eau et seul son chapeau haut de forme chuta.   

–          Non mais vous n’pouvez pas faire attention mon vieux ! eut le toupet de s’excuser le néonapoléonien qui venait de le heurter.

Prewitt grommela avec seulement deux certitudes : la première était qu’il avait envie de lui mettre un poing dans la figure, la seconde était qu’il ne faisait pas le poids face au mastodonte français qu’il venait ainsi d’identifier. Sage, il préféra faire comme si de rien était et, s’assurant qu’aucun gamin ne se trouvait dans les environs, déposa doucement les livres à ses pieds, avant de passer une tête par-dessus bord.

Dans un heureux hasard, le couvre-chef de son paternel s’était justement accroché à l’une des statues qui ornaient la construction. La Milady.

–          Crotte…

Prewitt aurait préféré qu’il coule, car désormais il le savait, il allait devoir le récupérer pour l’honneur. Aucun homme ne prendrait un correcteur au sérieux s’il n’était pas correctement habillé pour un inventaire annuel, ou s’il n’avait même pas la motivation nécessaire à conserver son héritage. Et puis… c’était un souvenir auquel il tenait. Le seul souvenir de son ancienne vie.

Il songea en premier lieu à sa femme, qui allait le tuer si elle apprenait ce qu’il s’apprêtait à faire. Il songea en second à la tristesse qui le rongeait quotidiennement de ne pas en avoir, de femme. Une bonne dispute de temps en temps, ça faisait du bien à la santé, non ?

Prewitt défit les six boutons de ses chaussures à talonnettes de chez Madame Bougrepois, une référence en la matière, les cala au plus près des précieux ouvrages qu’il supplia de résister à l’appel du vent, puis il enjamba doucement le muret qui lui faisait face, accompagné de l’ignorance la plus totale de ses compères. Tremblotant, l’homme entreprit une descente aussi prudente qu’hésitante, posant une chaussette sur le sommet du crâne de Milady.

La statue avait été nommée ainsi en l’honneur d’Alexandre Dumas. Elle représentait une femme aux longs cheveux et à la poitrine partiellement dénudée, qui brandissait une épée droit devant, un air déterminé sur le visage. La beauté de la femme de toute évidence fatale avait été rapprochée par les français de celle de Milady de Winter. Lorsqu’il avait fait ses débuts en tant que jeune correcteur, Prewitt Villancour était loin de trouver la chose évidente et lui aurait volontiers attribué un autre nom. Néanmoins, son travail l’avait amené à constater, un jour, la présence d’une fleur de lys sur l’épaule de la jeune femme de pierre, ce qui, en dépit du fait qu’il était incroyable que personne ne l’ait remarqué auparavant, leur donnait raison. A moins, bien sûr, que la statue ne se soit adaptée à ce que l’on disait d’elle.

Prewitt se souvenait avoir noté au registre la chose de la sorte :

Milady, bronze, 3×2,10m, évoquant Milady de Winter, personnage fictif d’Alexandre Dumas dans l’œuvre Les Trois Mousquetaires (1844).  Femme à la poitrine dénudée et à la grande beauté, arborant une fleur de lys et portant d’une main ferme une épée pointée droit devant elle.

— Veillez m’excuser, je ne fais que passer, madame, souffla Prewitt tandis qu’il posait un pied sur sa poitrine.

Du regard, comme pour éviter que ses yeux ne lorgnent là où la chose serait indécente, le correcteur chercha son chapeau : il le trouva toujours aussi fermement accroché à l’extrémité de l’épée. Voilà une affaire qui n’allait pas être simple, s’était-il dit.

Un premier avertissement fut donné à Prewitt lorsque, parvenant à se hisser sur le bras de Milady, il manqua de glisser et dût s’affaler de tout son long comme à une branche d’arbre. Il n’avait pas voulu garder ses chaussures pour ne pas abimer l’œuvre d’art et voilà qu’il allait le regretter.

– Villancour ! Qu’est-ce que vous foutez-là, nom de Dieu ?!

L’aboiement autoritaire fit tressaillir Prewitt qui reconnu immédiatement la voix de son patron. Au-dessus de sa tête, Kendrick Boxroy l’observait, sa tête de pitbull penchée par-dessus bord.

L’homme semblait en colère et Prewitt savait pourquoi : il était en retard.

— C’est mon chapeau, monsieur, expliqua-t-il. J’en ai pour une minute.

— Votre chapeau ? Mais sapristi, Villancour, on s’en fou de votre chapeau ! Avez-vous oublié qui vient nous voir aujourd’hui ?

— Non monsieur.  

Comment le pourrait-il ?

— Alors dépêchez-vous ! Et n’abimez pas cette statue, voulez-vous ? Allez, attrapez-le !

Poussé par la lucidité de son patron, Prewitt se releva doucement.

A pas de funambule, il progressa sur le bras de la femme de pierre, maintenant un équilibre fébrile avec ses bras. En bas, il entendait les clapotis de l’eau qui l’appelait à venir jouer, mais préférait regarder droit devant lui.

Un pas en avant…

Un second.

Encore un pas…

Un second.

Respirant doucement, il parvint jusqu’à la main et franchit le pommeau de l’arme blanche. Arrivé à la lame, il n’eut d’autres choix que de ramper, car elle était trop fine pour qu’il puisse y marcher à son aise.

Et gna gna, ne l’abimez pas, s’il vous plait, Villancour… Je t’en fouterais moi des statues… se dit-il intérieurement.

Son chapeau ne se trouvait désormais qu’à un mètre de lui. Il n’avait plus qu’à tendre le bras et…

— Je l’ai ! s’exclama-t-il en brandissant son trophée.  

— Très bien, s’agaça son patron. Eh bien remontez maintenant, avant que cette statue ne vous joue des tours, voulez-vous ?

Voulez-vous ? Kendrick Boxroy disait toujours cela. Quel tric de langage affreux.

Prewitt se retourna et lui lança avec fierté :

— J’arrive, ce n’est pas une bonne femme qui aura ma peau, ne vous inquiétez pas ! 

A cet instant, il entendit une sorte de craquement. Son regard vrilla en direction de Milady et, l’espace d’un instant, il perçut différemment l’expression de son visage : elle semblait se moquer de lui. Néanmoins, Prewitt n’eut pas même le temps de chasser cette idée de son esprit que l’épée toute entière se détacha de la statue sous son poids.

L’homme chuta dans l’eau. Son chapeau aussi.

L’histoire ne dit pas comment se passa l’inventaire annuel qui s’en suivi. Néanmoins, ce quelle raconte, c’est que ce fut la toute première fois dans l’histoire de Fort Awhile qu’un correcteur eut à corriger le registre des statues par sa propre faute :

Milady, bronze, 3×2,10m, évoquant Milady de Winter, personnage fictif d’Alexandre Dumas dans l’œuvre Les Trois Mousquetaires (1844).  Femme à la poitrine dénudée et au sale caractère, arborant une fleur de lys et à la main grande ouverte droit devant elle.

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *