“Pour une vie d’exception”

Simon Foucher
Written by Simon Foucher

En France, l’opération de propagande avait débuté par une simple phrase. Frappée d’un blanc cassé sur une affiche aux grains imparfaits, elle s’était mise à interpeler les citoyens des plus grandes villes du pays :

” Pour une nouvelle vie abracadabrante ! “

 Déployés durant une nuit toute entièrement obscure, l’une de celles qui précédent un lundi de travail, les mots étaient venus accompagnés d’une large illustration dont la stylistique vintage lui donnait des airs d’artéfacts issus d’une autre époque. Et c’était bien là le but de l’opération, car accrochés aux abribus les plus fréquentés, sur les panneaux publicitaires les plus observés et aux fenêtres les plus remarquables, les posters appelaient à un autre temps ; ou plus précisément à un Antre-Temps.

Des années bien avant cet état de fait, le monde avait été bouleversé par l’émergence brutale d’une ville antique au cœur de la mer adriatique. Nombreux furent les scientifiques, militaires, politiciens et experts médiatiques à se rendre sur place pour tenter d’expliquer le phénomène et prouver si oui ou non l’humanité s’était trompée sur la localisation et le devenir de l’Atlantide. Mais tous, scientifiques, militaires, politiciens et experts médiatiques, restèrent perplexes face aux ruelles désertiques d’une cité grecque parfaitement conservée. Ni les scientifiques, ni les militaires, ni même les politiciens ou encore les experts médiatiques ne surent établir une narrativité logique faisant sens avec ce qui fut trouvé sur place.

Bien évidemment, les boissons chaudes avaient été la chose qui posait le plus problème. En premier lieu, parce que la cité avait été découverte par des touristes égarés portant des tongues, ce qui signifiait entre autres que ce coin de la Terre se trouvait en plein cœur de l’été et aucuns de ces spécialistes ne souhaitaient en consommer. D’un commun accord, ils avancèrent la théorie qu’à cet instant précis, le monde aurait préféré que s’y trouvent des glaces fraiches aux parfums exotiques et aux saveurs inconnues. En second lieu, et c’était probablement le plus énervant pour ces bonnes gens, parce que ces boissons étaient encore fumantes lorsque la ville avait été signalée. Les thermopoliums et leurs marmites encore pleines suscitaient tout particulièrement un profond agacement auprès des sages les plus patients ; c’était comme si, tout à coup, l’intégralité des habitants de l’îlot s’était évaporée, provoquant un arrêt aussi brutal qu’inattendu des activités en cours.

Cette théorie presque aussi fumeuse que les coupes abandonnées de vin chauds, fut bientôt confirmée par nombre d’éléments encore en état de marche, comme les fontaines des atriums, ou seulement à demi terminés, comme les œuvres interrompues retrouvées dans les maisons d’artistes. En toute logique, un politicien italien important avait donc déclaré, au nom de son pays et contre tous les autres, qu’il n’y avait rien de surprenant à ce qu’un peuple disparaisse à partir du moment où une ville toute entière était capable d’apparaître comme par enchantement. Pour appuyer ses dires, il avait ensuite déroulé pendant plus d’une heure le PowerPoint soigneusement mis en page par son stagiaire du moment. Si cette déclaration, qui allait plus tard être connue dans l’histoire sous le nom du “Discours incompréhensible concernant la compréhension de la chose que seuls les italiens ont compris”, avait eu pour effet de provoquer les railleries de ses collègues européens, le futur les poussa à admettre qu’il avait raison.

Il fallut attendre une éternité d’environ une semaine pour que fuite pour la première fois dans la presse allemande la caractéristique la plus déroutante de cette ville inattendue. Les pages du journal Die Zeitung, détallait avec la précision d’un bœuf et l’orthographe d’une mouche, comment le bateau des deux touristes avait refusé de démarrer après qu’ils eurent fait le tour de la ville et forniqués dans le temple de Poséidon, ce qui ne les arrangeaient que moyennement étant donné que l’unique connaissance restée sur les côtes à proximité était la sœur infecte de l’un. Et aussi l’épouse de l’autre.

L’article narrait également la manière avec laquelle l’hélicoptère de secours, en survolant la ville, était parvenu à effectuer le plus beau plongeon jamais effectué par un engin de ce genre dans une étendue d’eau de cette taille. Le journaliste décrivait le courage avec lequel les autorités albanaises avaient retenté l’expérience avec un autre hélicoptère et un autre bateau. Le premier ne coula que d’une manière quelconque et le second ne se distingua pas du bateau touristique lorsque ses moteurs tombèrent en panne. La rédaction en était venue à approuver les conclusions de certains interviewés qui évoquaient des perturbations magnétiques importantes dans la région, probablement provoquée par une anormalité ; ce qui, concrètement, ne voulait pas dire grand-chose. Néanmoins, le journal britannique The Good Newspaper, avait dégotté le lendemain même un scoop complémentaire qui obligea le rédacteur en chef de Die Zeitung à virer un pigiste qui passait dans le coin pour se défouler : non seulement les véhicules refusaient de fonctionner, mais les appareils électroniques ne faisaient guère mieux. Pire encore, lorsque l’on se rendait à l’intérieur de la ville avec l’un d’entre eux, ils se métamorphosaient littéralement en autre chose. C’est ainsi que les soldats armés d’armes à feu se retrouvèrent tout à coup heureux possesseurs d’arcs de mauvaise facture et que les scientifiques redécouvrirent les joies des cadrans solaires. Enfin, le dernier incident rapporté au grand public survenu d’un hôpital italien dans lequel un homme avait discrètement été transporté de toute urgence pour une blessure à l’arme blanche. La surprise des aides-soignants avait été totale lorsqu’ils avaient découvert un touriste entièrement nu dont la fesse droite avait été transpercée par une flèche. En tout état de cause, il s’était avéré que l’intégralité des personnes approchant la cité antique avait vu ses vêtements s’évaporer au profit des costumes d’Adam et Eve. Si cela expliquait partiellement la raison pour laquelle le couple de touriste avait profané un lieu de culte au cœur de la ville, le premier membre de l’armée qui était venu les assister avait paniqué lorsque son FAMAS s’était changé en arme de jets au moment même où ses habits disparaissaient et que l’homme nu, bien heureux d’être secouru, s’était précipité vers lui en proclamant des choses dans une langue qui lui était inconnue. Ce dernier avait tout juste eu le temps d’essayer de fuir.

Au bout du compte, lorsque les chercheurs acceptèrent enfin leur nudité au nom de la science, déambulant avec leur corps gras et aérien au milieu des colonnes de pierres à l’état impeccable, de nombreuses expériences permirent de déterminer qu’aucun élément postérieur à l’époque antique, à l’exception de l’existence même d’une vie, ne survivait au sein de la cité. Architectures, objets en tout genre et ouvrages écrits furent estimés comme étant authentiques et le monde comprit qu’un fragment de l’Histoire avait fait le voyage jusqu’à notre époque.

Mais comme souvent dans l’histoire moderne, les Etats-Unis ne se contentèrent pas de rester les observateurs passifs de ce qui était en train de se passer en Europe. Trois mois après la découverte de la cité, que les esprits créatifs de certains chercheurs avaient temporairement baptisée Atlantide II, les USA avaient annoncé avoir identifié grâce à des satellites, un phénomène similaire en plein cœur de l’Amazonie. Un comparatif entre deux clichés, jour 1, jour 2, avait démontré qu’une cité Maya précolombienne avait poussé à la place d’une parcelle d’arbres en l’espace d’une seule nuit. Ayant attentivement observés les erreurs européennes lors de l’approche d’Atlantide II, les pays locaux avaient alors eu à cœur de les répéter avec exactitude. Néanmoins, parce que quoiqu’on en dise l’homme est un animal destiné à évoluer, ils mirent moins longtemps que leurs homologues à déterminer que la temporalité de l’endroit semblait bloquée aux alentours du XIIIème siècle, ce qui leur permettait tout un tas de choses utiles que les européens ne pouvaient pas faire en mer adriatique, comme utiliser des horloges mécaniques pour savoir à quelle heure ils pouvaient rentrer chez eux. Là aussi, les premiers explorateurs trouvèrent des scènes de vie figées, des ouvrages abandonnés et aucun indigène.

Les mois passant et alors que l’Asie et la Russie fulminaient de ne pas avoir son phénomène inexpliqué, américains et européens avaient pu constater que la métamorphose invraisemblable d’objet n’était pas la seule chose extraordinaire dont les cités hors du temps étaient capables. Rapidement, les gens travaillaient à leur étude évoquèrent des phénomènes surnaturels, allant de la guérison miraculeuse d’une blessure à des apparitions fantomatiques. On vit dans la cité maya des plantes pousser à vue d’œil pour agripper des bâtiments entiers et empêcher que l’on y entre tandis qu’un médium trouvait un bouclier éclatant dans lequel il n’y avait le reflet d’aucun être vivant ; on vit sur le rivage de la cité grecque des nymphes se baigner seules, avant de disparaitre par timidité.  Un cuisinier chargé de nourrir les archéologues engagés en mer adriatique avait profité de sa pause pour aller retrouver ces dernières et avait trouvé par hasard une vieille ceinture en bronze, encore toute mouillée. Surpris de constater qu’une fois mise autour de sa taille il ne pouvait plus l’enlever, cette ceinture à l’apparence ordinaire, lui avait donné une force qu’il ne possédait d’ordinaire et l’homme en avait profité pour régler ses comptes un soir où les choses avaient dégénéré.

Les mots “ville apparue comme par enchantement ” prononcés lors du Discours incompréhensible concernant la compréhension de la chose que seuls les italiens ont compris avaient petit à petit pris une autre tournure, car il était devenu évident pour tout le monde que les deux bulles temporelles étaient le fruit d’une sorte de phénomène magique qui hantait les lieux. Cette magie marquée par une époque donnée était joueuse et n’aimait pas que l’on se moque d’elle en tentant d’introduire des technologies trop avancées.

 L’Asie, tout comme la Russie, avaient finalement eut les leurs et de nouvelles bulles temporaires firent leur apparition partout dans le monde ; l’Europe en compta plusieurs, si bien que la chose devint au fil des années un phénomène acceptable.

” Rejoignez l’Antre-Lieu qui vous convient,
Pour une nouvelle vie abracadabrante ! “

Ainsi les différents pays riches avaient assimilé le phénomène et s’étaient partagé les bulles temporelles : les hommes inventèrent le concept d’Antre-Temps, un Temps dans un autre Temps, celui d’Antre-Lieu, un lieu situé dans un Antre-Temps. Une vaste économie s’était développée autour de chaque Antre-Temps et comme l’homme avait su le faire pour les parcs d’attractions, une véritable ville active s’était installée : des habitations d’époques avaient été réaménagées pour accueillir les chercheurs, des boulangers, charcutiers, poissonniers étaient arrivés à leur tour pour les nourrir de manière plus confortable, puis les médecins, coiffeurs, dentistes avaient précédé l’ouverture d’écoles. Dans une sorte de jeu de rôle grandeur nature, vêtements, pratiques et comportements propres à chaque époque s’y étaient installés, tandis que pour parvenir aux besoins de chaque Antre-Temps, de nombreux pays avaient lancé de vastes campagnes de recrutement.

” Rejoignez l’Antre-Lieu qui vous convient,
Pour une nouvelle vie abracadabrante ! “

Cette formule française résultait d’une réunion organisée par une cellule marketing de génie. En deux phrases, elle suffisait à évoquer la diversité des Antre-Temps disponibles, les possibilités de renouveau que ces endroits offraient, attisant le besoin d’accomplissement personnel des travailleurs, et la dimension surnaturelle de la chose grâce à un adjectif parfaitement trouvé.

Cela fonctionna brillamment, durant un temps.

Lorsque les Antre-Lieux furent excessivement habités, il devint évident que le flux de population visitant d’autre Temps, passant de l’un à l’autre sans cesse, n’était pas sans conséquence pour notre monde et les premiers incidents ne tardèrent pas à apparaitre. Cela se manifesta en premier lieu chez les tous premiers hommes aux avoirs fréquentés, les scientifiques, les militaires, les politiciens et les experts médiatiques qui en avaient fait leur spécialité. Trop longtemps exposés à un ou plusieurs Antre-Temps, ils se révélèrent bientôt incapables d’utiliser le moindre objet moderne s’en créer des catastrophes. Rentrant voir sa famille durant l’un de ses RTT, un anthropologue provoqua un terrible accident lorsque, touchant la barre centrale, il changea le RER B en un gigantesque navire à voile. Pris au dépourvu et ne sachant que faire des 170 rames apparues dans les mains de certains d’entre eux, les voyageurs ne surent entamer correctement le virage imposé par le tunnel et la trière s’encastra à pleine vitesse, provoquant la mort de centaines de personnes. En Amérique, et de façon un peu moins dramatique, un serveur exerçant dans un Antre-Temps de l’époque des cow-boys, eut une désagréable surprise lors d’une pointe à 120 km/h à moto de voir celle-ci devenir un buffle courroucé.

En raison d’une fréquentation à la hausse des Antre-Temps, les incidents devinrent de plus en plus nombreux, si fréquents que de nouveau, les états durent travailler. Devant l’évidence même d’une incompatibilité entre les différentes époques, mais l’intérêt certains que représentait chacune d’elle, il fut demandé aux gens de choisir l’endroit où ils souhaitaient vivre : dans le monde moderne ou dans un Antre-Temps. A leur grande surprise, les pays les plus intéressés par les Antre-Temps trouvèrent dans cette nouvelle disposition une manière de simplifier leur gestion : le monde moderne allait continuer comme il l’avait toujours fait, tandis que les Antre-Temps fonctionneraient comme des colonies, totalement indépendantes, c’est à dire qu’elles n’auraient plus besoin de leur intervention, tout en étant redevables, c’est à dire qu’elles devraient fournir des ressources et l’avancée des recherches en échange de leur bienveillance.

L’ONU mit en place de nouveaux papiers pour chaque Antre-Temps. Les individus souhaitant y vivre eurent interdiction de revenir dans le monde moderne, excepté cas de forces majeures et prenant les précautions nécessaires pour ne pas produire de catastrophes.

Ces dispositions améliorèrent les choses, durant un temps.

” Rejoignez l’Antre-Lieu qui vous convient,
Pour une nouvelle vie abracadabrante ! “

A ce slogan s’ajoutait désormais implicitement :

” Mais vous ne reverrez jamais la télévision, le téléphone, Facebook, Instagram, Netflix, ni autre technologie. Vous ne reverrez pas non plus les proches qui ne viennent pas avec vous.  Alors, vous êtes sûrs ? “

De fait, la fréquentation des Antre-Temps chuta drastiquement et seuls les chercheurs forcenés, les criminels en fuite, les religieux, ainsi que les individus trouvant plus sain une vie coupée du monde et sans technologie qui en avait le courage, continuèrent d’y affluer.

Avec le temps, l’intérêt du grand public pour les Antre-Temps diminua. Avec plus de temps encore, des incidents arrivèrent de nouveau, parce que certains expatriés des Antre-Temps ne jouaient plus le jeu. L’écart entre le monde moderne et les expatriés se creusa au fil des années et des catastrophes parfois dramatiques, si bien que pour certains habitants du monde moderne, être expatrié d’un Antre-Temps était devenu synonyme d’être au mieux un irresponsable, au pire un terroriste.

En France, le ton entre la métropole et les colonies françaises situées en Antre-Temps se durcit et bientôt le pays adopta le Marquage, un dispositif déjà pratiqué par certains pays européens consistant à marquer au fer rouge la peau des nouveaux expatriés pour identifier plus aisément si un individu était issu d’un Antre-Temps et duquel. Les quelques expatriés qui s’aventurèrent dans le monde moderne, la plupart du temps pour des raisons absolument légitime et nécessaires, expérimentèrent de nombreuses violences et il fut bientôt clair qu’ils n’étaient plus les bienvenus.

Les tensions amenèrent leur lot de polémiques des deux côtés, jusqu’à la remise en cause du slogan initial. Les administrations des colonies des Antre-Temps s’outrèrent de constater que l’expression “Abracadabrante” était désormais utilisée par les citoyens du monde moderne en son sens secondaire, synonyme d’extravagance, de ridicule et d’incompréhensible, stigmatisant les expatriés comme des marginaux mentalement instables. De l’autre côté, certains élus se plaignirent à l’inverse de l’aspect séduisant que pouvait avoir un mot aussi atypique sur les adolescents en pleine construction, en utilisant le mystique comme approche, en osant mettre un point d’exclamation suggérant la joie, le tout sans indiquer à aucun moment les conséquences dramatiques que cela impliquait, comme le fait de devoir s’isoler de toute connaissance et l’impossibilité de faire marche arrière. Aussi, le gouvernement, qui devait jouer à l’équilibriste entre satisfaction du peuple et la nécessité de recruter, dut revoir sa copie.

Une nouvelle campagne vue le jour. Sur le poster vintage accompagnant le nouveau slogan, une femme et son chien étaient installés de dos dans une barque. La femme, en habits des années trente, ramait en direction de la silhouette noire d’une ville située à l’horizon de la mer. Dans la barque, un téléphone portable à l’écran brisé affichait un message envoyé par « Maman » contenant un smiley triste. A ses côtés se trouvait un livre subtilement intitulé « Tout plaquer pour une vie de solitude : comment assumer la tristesse de ses proches ? »

 Si l’affiche ne fit toujours pas l’unanimité, la petite équipe de génies du marketing mit en avant le fait que le terme nouvellement choisi démontrait du fait que la vie dans un Antre-Temps n’était comme aucune autre, tout autant dans le bon sens que dans le mauvais sens.

Conscients qu’ils n’auraient pas mieux, les élus finirent par s’en contenter.

” Rejoignez l’Antre-Lieu qui vous convient,
Pour une vie d’exception. “

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