Le Caladre : Scène 1

Simon Foucher
Written by Simon Foucher

Ce projet est un premier jet d’une expérimentation : une narration bâtarde à mi-chemin entre théâtre, roman et scénario.

Une grande pièce style Second Empire, avec de fortes nuances de bleus. Blanche entre précipitamment par la porte de droite, suivi de deux hommes, Harang et Gallois, qui en portent un troisième, inerte et au visage blême. Le vent s’engouffre en même temps qu’eux. Blanche lutte un instant contre celui-ci avant de parvenir à fermer derrière eux.

BLANCHE
Vous le poserez juste là, en faisant attention à ne rien toucher, Monsieur n’aime pas que l’on dérange ses affaires. Mais avant cela, enfilez ces babouches à vos pieds.

HARANG
 Je ne voudrais pas vous manquer de respect, Blanche, mais nous n’avons pas de temps à perdre avec ce genre de formalité !

BLANCHE
Je suis navré que vous vous y mépreniez, mais ce n’était pas une suggestion. Cela est nécessaire si vous souhaitez garder l’intégralité de vos orteils, notre tapis a très mauvais caractère. Je vous prie de me croire sur parole, monsieur Harang : Monsieur Forest a cru bon d’ignorer ce conseil et… vous avez dû entendre parler de ce qui est arrivé à ses pieds.

HARANG, à contre-coeur.
J’en ai entendu parler, en effet.

Les deux hommes lâchent momentanément le corps afin d’enfiler les babouches que leur tend Blanche, mais l’homme inerte continue de flotter par magie dans les airs. Blanche traverse la pièce et se dirige au bas des escaliers de bois.

BLANCHE
Monsieur, vous avez de la visite ! C’est une urgence !

Pas de réponse.

BLANCHE, après un temps d’hésitation.
Monsieur ?

Elle s’en revient auprès d’Harang et Gallois qui poussent le corps jusqu’au canapé. A leur passage, le tapis émet un grognement féroce, faisant sursauter Gallois, qui manque de renverser une vieille horloge.

BLANCHE
Je crains que Monsieur ne soit pas encore rentré, il doit être à la crypte.

HARANG, soudainement agacé.
Par Merlin ! Pouvez-vous nous dire enfin ce qu’il peut bien y faire ? On dit de lui qu’il y passe tout son temps, il me semble que ce n’est pourtant pas là un endroit des plus fréquentable ! Il y erre et s’y prélasse comme dans un pub, il s’agit d’un comportement fort malsain !

GALLOIS
Eh bien ! Qu’attendais-tu d’un croque-mort ? Ces gens-là ne sont pas ordinaires, comme toi et moi ; le morbide les fascines. La crypte ? Il doit s’y sentir comme goule dans grenier !

HARANG
Mais, enfin ! Ce n’est pas comme s’il s’agissait de n’importe quelle crypte, vous savez ce que l’on en dit ! Personne n’ose y pénétrer, pas même les Mazuka… Que dis-je ! Je fabule ! Si, les Mazuka ont essayé, on ne sait pas ce que s’y est passé mais ils n’ont jamais recommencé. Et pourtant, lui… Je veux dire… il est à peine de la taille d’un elfe de maison…

BLANCHE
Je vous en prie, restez corrects ! Monsieur fait ce dont personne ici ne se soucie, parce que vous avez tous oubliés. Il est le seul à se souvenir, se souvenir de l’importance que cela a.

HARANG
Quoi donc ?

BLANCHE
Honorer nos morts.

HARANG
Pfff… c’est d’un ridicule.

GALLOIS
Pas si ce que l’on dit de lui est vrai.

BLANCHE
Que dit-on sur lui ?

GALLOIS
L’ignorez-vous ? Vraiment ? Ne tendez-vous pas l’oreille lorsque vous êtes à l’extérieur ? Le Croque-Mort et Jack ne font qu’un. C’est en tout cas ce que l’on raconte dans la basse cité.

BLANCHE
Vous dites cela pour me taquiner, n’est-ce pas ? De telles suspicions sont particulièrement hors de sens, comment Monsieur pourrait-il l’être alors qu’il passe tout son temps à combattre les maladies qui se déclenchent ici-bas ? D’ailleurs, Jack est bien trop occupé, tout comme Monsieur. L’un ne peut se permettre d’être l’autre.

HARANG, bondissant sur l’occasion comme un lion sur une proie.
Parlons-en ! En toute honnêteté, ne trouvez-vous pas cela étrange que le croque-mort soit également celui qui s’occupe de la médecine ? Soyons sérieux un instant, cela va à l’encontre du bon sens ! Lorsque l’on a affaire à lui, on ne sait pas s’il va nous sauver ou bien s’il choisira de nous enterrer.

BLANCHE
Et pourtant, vous venez.

GALLOIS
Parce qu’il est le seul. La Cité Sans Nom n’est pas vraiment le lieu idéal pour prendre soin de soi.

BLANCHE
Alors vous devriez le remercier, plutôt que cracher ainsi dans son dos ! Vous, comme les autres, vous plaisez à supposer sur son compte parce que son apparence ne vous convient pas. Pourtant, il a été utile à la plupart d’entre nous et parfois plus d’une fois.

GALLOIS
C’est particulièrement vrai pour vous, n’est-ce pas ?

BLANCHE, hésitante.
C’est un sujet dont je ne parlerai pas avec vous.

GALLOIS
Est-ce vrai ? Vous a-t-il écartée d’une mort certaine ?

BLANCHE
Je n’en parlerai pas.

HARANG, la précipitant.
Et notre blessé ? Cet oiseau de malheur flanchera-t-il en notre faveur ? Ou bien condamnera-t-il à jamais notre ami que voilà ?

 BLANCHE
Je ne puis le dire…

HARANG
Vous ne savez pas grand-chose, en somme !

 BLANCHE
Je pense que Monsieur l’ignore également, c’est l’oiseau qui décide, pas nous. L’oiseau sait, nous ignorons. L’oiseau sent, nous ne saurions en faire autant. 

HARANG
Eh bien qu’il sente ! Et qu’il sente bien ! Sinon, je me chargerai moi-même d’en faire du poulet rôti.

GALLOIS
Chut ! Je crois bien qu’il s’en vient.

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