Le montreur de sirènes

Simon Foucher
Written by Simon Foucher

Gaspard Herrera venait de franchir avec succès l’obstacle qui lui faisait le plus peur. Accolée à l’extrême bord de l’une des murailles des remparts ouest, la tour de garde demeurait parfaitement silencieuse malgré sa présence. Bien qu’elle lui donnait l’impression de pouvoir tomber à tout instant, elle se maintenait depuis toujours dans un équilibre étudié et Gaspard lui trouvait des airs de couteau planté dans un rocher. A ses yeux, cela ne lui prodiguait qu’un aspect plus menaçant encore, en particulier à cet instant durant lequel ses intentions le menaient dangereusement vers l’illégalité. Mais Gaspard s’en fichait ; Gaspard avait un chagrin inconsolable et la loi des hommes ne pouvait ni le comprendre, ni le lui retirer.

Satisfait, mais pas heureux pour autant, d’avoir trompé la vigilance du lanterniste situé tout là-haut, le jeune homme tira de toutes ses forces sur la corde blanche aux éclats piquants qui le rattachait à une vieille barque. Il l’avait emprunté à Ted Barrow, un pêcheur anglais qu’il savait être négligeant avec ses affaires. A l’intérieur, se trouvait un long tissus verdâtre brodé de motifs géométriques blancs.

En quelques minutes, Gaspard traça un large sillon dans le sable humide de la plage et parvint à mettre l’embarcation à l’eau. Il sauta dedans et attrapa deux rames, jetant un dernier coup d’œil à la tour. Le temps que la Lanterne se rende compte de sa présence et vienne à lui, il aurait déjà fait son affaire. S’activant férocement pour déplacer le véhicule à contre-courant, ses yeux humidifiés par d’incontrôlables larmes se posèrent sur le rideau.

Ce qu’il y avait dessous était l’erreur de sa vie.

*

« Mesdames et messieurs, aujourd’hui, croyez-moi, votre chance est arrivée et c’est bien peu de le dire. Quelle ait été moyennement satisfaisante, morose ou désastreuse, votre journée n’est pas encore perdue ! Et savez-vous pourquoi ? Allez… soyez pas timides. Vous là, par exemple, le savez-vous ? »

Quelques heures plus tôt, Gaspard Herrera avait désigné du doigt le vieux Bill, un badaud à la barbichette aussi blanche que pointue qui n’avait pas caché son étonnement d’être ainsi pris à partie. Le vieillard n’était là que depuis quelques secondes et aucun des antracteurs parmi la foule qu’il venait de rejoindre n’avait semblé vouloir lui venir en aide. Aussi, hésitant, le Bill avait donc dû bredouiller bêtement :

— Eh bien, hum… non ?

— Bien sûr que non ! avait répondu du tac au tac le bonimenteur, faisant claquer sur le sol le manche d’une grande épuisette en bois. Eh bien, je vais vous le dire.

Le vieux Bill avait ressenti le profond soulagement de ne pas s’être ridiculisé. Heureux de constater la sagacité de son esprit, il ne pouvait qu’en être ainsi puisqu’il avait de toute évidence donné la réponse attendue, il avait alors affiché un sourire satisfait à sa voisine, une bonne femme à la longue robe noire.

Gaspard, qui était flanqué ce matin-là d’une coiffure cirée impeccable, s’était laissé glisser jusqu’au pied d’un gigantesque drap blanc, faisant filer sur son passage un léger parfum boisé. La chose occupait une grande partie de la largeur de la rue pavée des Ondines, obligeant ceux qui ne s’y était pas éternisés pas à la contourner. C’était elle, avec sa taille d’armoire mais habilement dissimulée sous le large tissu, qui avait intrigué le vieux Bill. Il s’était bien demandé ce qu’il y avait en dessous.

—  Parce que ce que je vous propose aujourd’hui est unique, sensationnel, merveilleux et pour ainsi dire…

Gaspard avait pris une mine espiègle.

—  Abracadabrant !

— Tu as attrapé un Mourioche, Gaspard ? l’avait coupé net une voix moqueuse dans l’assemblée. Avec tes petits bras ?

La foule toute entière s’était mise à rire de lui et Bill, qui ne voulait contrarier personne, en avait fait de même. L’homme qui venait de parler était un gros monsieur au crâne suant et dégarni portant un large tablier plein de farine. Il devait être boulanger, ou quelque chose dans ce genre-là, c’était immédiatement ce que s’était dit le vieux Bill.

— Un peu de sérieux, Malister, s’était exclamée la femme à la robe noire tout juste à côté. Vu la taille de la cage et la dextérité du chasseur, je pense qu’il a plutôt pêché un Graoully marin ! C’est pour ça que tu as une épuisette, hein mon grand ?

Une nouvelle fois, les antracteurs s’étaient esclaffés de bon cœur. Une nouvelle fois, le vieux Bill les avait imités, bien qu’il n’eût pas été sûr de comprendre. Gaspard Herrera avait paru contrarié des mauvaises considérations dont il était victime. Pour autant, il avait légèrement desserré la carte du costume qu’il avait mis pour faire sa promotion, puis avait repris, ne se laissant pas démonter.  

— Riez, riez, compagnons, avait-il rétorqué. Mais ce que vous allez voir là va vite vous rabattre votre médisant caquet !

—  Et peut-on savoir ce qu’il y a là-dessous alors, monsieur le ferme-caquet ?  avait fait le gros monsieur.

—  Mais parfaitement, avait vivement approuvé le bonimenteur.   Et il ne vous en coûtera que quelques piécettes.

A ces mots, de brefs murmures de contestation s’étaient fait entendre et cela avait provoqué, quelques secondes plus tard, le détachement de quelques antracteurs préférant poursuivre leur route.

— Bah voyons…avait pesté Malister, le boulanger. Tu voudrais qu’on te donne de l’argent, sans même savoir ce que s’est ? Tu nous prends pour des mouettes ? 

— Oh mais rassurez-vous, je comptais bien vous donner un petit aperçu, avait-il répondu.

Puis, avec un peu moins d’assurance :

— Alors, c’est parti !

Prenant soin de déposer l’épuisette qu’il portait contre le mur en brique de la maisonnette devant laquelle il s’était installé, Gaspard avait laissé quelques doigts glisser sous le drap qu’il avait ensuite saisi fermement.

— Je l’ai pêché il y a de cela une semaine, avait-il commencé à raconter, je vous pr…

—  Une semaine ? s’était interrogée la femme à la robe noire. Pourquoi t’as encore l’épuisette alors ? 

Pour ne pas montrer son embarras, Gaspard avait préféré ignorer la question.

—  …je disais donc, je vous préviens ! Ca va vous faire un choc, car je vous présente… 

A ces mots, il avait soulevé le voile d’un petit mètre à peine. Aussitôt, les badauds l’entourant s’étaient agités, certains avançant, d’autres se penchant légèrement en avant et de tierces poussant ces deux-là de manière décomplexée.

Le déplacement du drap avait révélé le bas d’une boite de verre aux bordures métallique partiellement rouillée. A l’intérieur, le trouble s’agitant derrière la vitre suggérait la présence d’une grande quantité d’eau et, dans cet aquarium de fortune, flottait l’extrémité d’une queue de poisson plus énorme qu’ils n’en avaient jamais vu.

— …la première sirène jamais capturée à Fort Awhile ! » avait crié fièrement Gaspard, un large sourire de bonne figure illuminant son visage.

Dans un timing parfait, une main humaine laissée retomber dans l’eau s’était montrée, provoquant un silence immédiat.

Bill, comme tous les autres, était resté un temps interdit : une sirène ? Avec tout ce qui avait été découvert dans les Antre-Temps et tout ce qui les entouraient ici même, leur existence n’était pas une révélation brutale en soit, c’était même presque logique, avec tout cette mer qui les encerclait régulièrement. Néanmoins jusqu’alors, personne n’en avait jamais apporté la preuve.

— Ca alors ! avaient finalement lâché certains.

—  Combien de piécettes ?  avait brutalement demandé la femme à la robe noire, visiblement convaincu.

— Oh bien… disons… 25 victoriens, ça ira bien ? avait estimé Gaspard.

—  25 victoriens ? C’est beaucoup trop cher ! avait pesté son interlocutrice.

—  Mais c’est le prix ! Allez, disons 20 victoriens et 5 napoléons.

Maliser s’était approché d’un peu plus prêt et avait ajusté son unique lunette sur son nez afin d’observer plus attentivement la cage de fortune.

—  Et tu dis que tu l’as pêché toi ? s’était-t-il étonné, ses yeux parcourant les écailles du poisson. Avec cette épuisette ?

—  C’est cela.  Avait confirmé Gaspard avec aplomb, avant de dérouler son histoire :  C’était un combat féroce, sans merci, j’ai failli y laisser une petite bicoque, mais pour la science et pour vous offrir à vous, vous tous, l’occasion de voir l’extraordinaire, j’ai tout risqué ! Et ce risque… vaut bien une vingtaine de victoriens.

—  Vraiment ?  avait vaguement lâché Malister qui de toute évidence avait du mal à croire à cette histoire.

—Oui, vraiment.

—  Moi j’veux bien voir ! s’était soudain exclamé le vieux Bill. « J’veux voir la sirène. »

—  Non, moi la première !  avait dit la femme. J’étais là d’abord et c’est d’accord pour ton prix.

Ces deux interventions avaient suffi, à elles toutes seules, à embraser la petite foule dont les individus avaient alors commencé à jouer des coudes, tout en agitant des mains pleines d’argent.

—  Du calme, du calme ! avait dû s’exclamer Gaspard. Il y en aura pour tout le monde, je puis vous l’assurer.

— Et moi je puis vous assurer que non, avait brutalement rétorqué une voix grave et ferme au loin.

Ces quelques mots, prononcés par une autorité qui leur était tous familière, avait eu un effet immédiat : la cohue avait cessé, les badauds retrouvant aussitôt un calme forcé. La foule s’était ensuite scindée en deux, laissant passer deux hommes portant l’uniforme de la Lanterne, une veste longue aux teintes bleues violacées. Le premier avait le visage si carré qu’il semblait taillé dans la pierre, malgré des rouflaquettes qui tentaient d’amincir l’ensemble ; le second était tout jeune, parfaitement imberbe, mais avait le regard déterminé d’un homme qui avait tout à prouver.

— Oh… avait fait Gaspard d’un air gêné. Il avait ajouté par bienséance : Bonjour, Deuxième. 

—  Gaspard… Gaspard… Gaspard… avait répété l’homme au visage carré en avançant jusqu’à ses côtés. Je te chasse hier de la Place Ovale, et voilà que je te retrouve aujourd’hui rue des Ondines, avec le même numéro.

—  C’est que… il me semble… avait tenté Gaspard.

— Il te semble que quoi ? 

Gaspard avait pris une profonde inspiration. Il s’était ensuite lancé, avec le même bagou qu’un étudiant en examen oral :

— Il me semble que c’est important de faire découvrir à nos concitoyens toutes les merveilles de cet Antre-Lieu et je crois que…

Mais à ce moment-là, Deuxième ne l’écoutait déjà plus. Se tournant vers la foule, l’homme les avait invités à rentrer chez eux.

—  Mais, et la sirène ? J’étais prête à payer moi ! avait contesté la femme à la robe noire.

—  La sirène ? s’était amusé Deuxième.  Vous pensez vraiment que c’est une sirène là-dessous ? 

Son collègue s’était approché du drap, ce qui avait eu pour effet immédiat de décaler Gaspard sur le côté, comme s’il avait souhaité fuir. Sans crier gare, l’homme avait tiré d’un coup sec sur le tissu.

Sous les yeux ébahis de tout le monde, s’était alors révélée la créature surnaturelle.

Dans l’eau, il y avait une femme aux longs cheveux blonds et au maquillage étrange issu d’une autre culture. Complètement immergée, elle avait les yeux fermés et portait dans ses mains un gros coquillage. Une longue robe lui cachait le torse et les seins, et semblait se fondre, petit à petit, en une longue queue noire, comme si le vêtement faisait partie de sa peau.

—  Alors c’est vrai ! » s’était écrié le vieux Bill stupéfait. C’est une sirène, ça alors !

— Incroyable, avait approuvé quelqu’un d’autre dans la foule.

—  Où l’as-tu trouvé, Gaspard ? avait demandé la femme à la robe noire.

— Ce n’est pas une sirène.

L’affirmation de Deuxième avait provoqué un nouveau silence.

 — Regardez attentivement sa queue et vous verrez qu’il s’agit d’un excellent collage, avait-il expliqué. Agrémenté d’un peu de peinture et d’un certain talent, je dois bien l’admettre, pour la tromperie.

— Mais pas du tout, avait tenté de se défendre Gaspard, c’est une vraie sirène. Je l’ai trouvé lorsque je me promenais sur…

Deuxième s’était alors rapproché de lui. C’était là que tout avait basculé.

—  Gaspard… lui avait-il dit, elle a beau être blonde, s’être coupé les cheveux et avoir le maquillage d’une folle au miroir, je reconnais très bien ta femme, Blandine.

— Je… quoi ?! avait bredouillé Gaspard.  Mais non, pas du tout.

—  Tu sais que les arnaques ne sont pas autorisées ici.

— Ce n’est pas une anarque, j’ai vraiment péché cette sirène et…

Pour sauver son honneur, Gaspard s’était alors adressé directement à la foule :

— …et tout ce qu’il dit est totalement faux. Blandine est à la maison, cette sirène est véritable. Elle était échouée, endormie. Je pense que la tempête de samedi l’a probablement fatiguée, elle a dû avoir par une nage éprouvante. Quand je l’ai vu, j’ai voulu l’aider, alors j’ai utilisé mon épuisette et… »

— Et finalement, plutôt que de l’aider, tu as décidé de l’utiliser pour te faire un peu d’argent ? s’interrogea Deuxième. Voyons, Gaspard, toute cette histoire n’est pas très sérieuse.

A voix basse, Deuxième avait murmuré à son adresse :

— Et tu as déjà eu de nombreux avertissement alors…

Faisant quelques pas, dans une démarche digne d’un golem de pierre, Deuxième s’était à son tour adressé à la foule et avait trouvé sa sentence.

—  Admettons, avait-il dit à la surprise de Gaspard. Admettons que je me trompe et que Gaspard ait véritablement pêché une sirène. Admettons que cette femme ne soit pas son épouse Blandine, mais une véritable femme poisson… Alors dans ce cas… 

Son œil avait vrillé vers le bonimenteur.

— …j’imagine que Gaspard ne verra aucune objection à ce que nous attendions patiemment.

— Que… nous attendions ? 

— Eh bien oui, Gaspard, attendons. Si d’ici quelques minutes, il ne se passe rien, alors j’admettrais que c’est une sirène et dans ce cas-là, je te demanderais simplement de l’amener à l’Atelier, comme le veut la procédure.  Sinon… mais il n’y aura pas de sinon, n’est-ce pas ?

— Mais… avait commencé à protester Gaspard, ne sachant comment réagir.

— Ca te convient, bien entendu ? 

Gaspard avait jeté un œil paniqué à la sirène, située dans la prison de verre. Cela faisait longtemps, déjà, qu’ils discutaient devant elle. Mais il y avait tous ces gens et puis… Pour le moment, tout semblait aller bien.  

— Ca… ça me convient, avait dit Gaspard à contre cœur.  

*

Des voix s’élevaient désormais au loin depuis le rivage et Gaspard savait qu’il avait été repéré. Mais cela importait peu, il était suffisamment loin désormais.

Retirant ses rames, le jeune homme à la mine absolument désastreuse balaya du regard les environs. Il n’y avait rien. Rien d’autre que la mer à perte de vue et l’ombre de Fort Awhile, au loin. Même le clapotis de l’eau, heurtant gentiment la barque, paraissait n’être que l’expression du silence. C’est le moment, se dit-il intérieurement.

Gaspard se leva, puis il se plaça au-dessus du rideau. Il le souleva.

Le corps inerte de Blandine était toujours là. Bien qu’il eût espéré un instant que toute cette histoire ne fut qu’un cauchemar ou une illusion provoquée par un génie, il savait au fond de lui qu’il n’en était rien, car il était brisé. Sa femme était morte par sa faute, parce qu’il n’avait pas su lui offrir l’avenir qu’il lui avait promis.

*

Une semaine auparavant, Gaspard et Blandine répétaient leur numéro. Le jeune homme venait de terminer la queue de la créature, qu’il avait habilement mêlé à une robe qui permettrait à sa femme de conserver sa pudeur.

—  Elle est magnifique, avait approuvé Blandine d’un large sourire. Mais tu es sûr que ça va marcher ?

—  Bien sûr, avait-il rétorqué. Les gens d’ici ne jurent que par le merveilleux, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. Personne n’a jamais ramené de sirène, ça veut dire que personne n’en a jamais vu en vrai, tu comprends ? Qui saurait dire si elle doit ressembler à ceci ou à cela…

Rieuse, Blandine s’était approchée de lui, seins nus, et lui avait déposé un baiser humide sur la joue.

—  Tu es un petit génie, Gaspard Herrera, tu le sais ça ?

Ignorant le fait qu’elle était recouverte d’eau, Gaspard l’avait volontiers enlacé.

—  Rien n’est trop beau pour madame Herrera, lui avait-il répondu.

Et ils s’étaient embrassés passionnément, heureux que le bonheur vienne enfin bientôt frapper à leur porte.

La vie de Gaspard et Blandine Herrera n’avait jamais vraiment été rose. Quittant le Monde Moderne pour fuir leurs dettes, les deux amoureux n’avaient pas encore trouvé en Fort Awhile le futur prospère et idyllique qu’ils avaient espéré. Loin des huissiers, loin du père de Blandine qui avait tenté de l’effrayer avec un fusil, loin aussi de son abruti de patron qui ne le payait pas pour son job minable, loin de ses échecs artistiques, Gaspard avait tout misé sur cet endroit hors du temps. Blandine, qui lui avait toujours fait confiance malgré tout, l’avait suivi, tout simplement. Elle avait été attirée par la promesse d’une nouvelle vie sans sa famille, une nouvelle vie où elle pourrait fonder la sienne, avec Gaspard. Malheureusement, tout ne s’était pas passé comme prévu car une fois arrivé ici, ils n’avaient pas su se faire une place. Néanmoins, Blandine avait un secret et elle savait que tout n’était pas noir. Il était temps, ce jour-là, de le partager.

—  Oui, avait-elle confirmé. Et rien n’est trop beau non plus pour notre petit garçon.

La nouvelle avait fait l’effet d’une bombe. Bien qu’il n’eût pu s’empêcher de se demander comment ils paieraient pour une bouche supplémentaire, Gaspard avait été fou de joie car cela constituait le meilleur événement de sa vie. Et puis, après quelques minutes de bonheur immense durant lequel l’avenir leur paraissait de nouveau plein de promesses, la peur avait repris le dessus.

—  Alors on arrête tout, avait dit Gaspard.

—  Comment ça ?

Gaspard avait balancé la queue de poisson au sol.

—  On arrête tout. Ce plan. La sirène. Les arnaques. Tout.

Blandine s’était mise à rire.

—  Ah oui ?

—  Tu ne peux pas faire ça, c’est trop dangereux ! Tu es une très bonne nageuse, tu sais peut-être retenir ton souffle, mais le bébé…

Blandine avait souri de plus bel. Gaspard avait la fibre paternelle, c’était touchant et cela le rendait encore plus séduisant.

—  Il va nous falloir une maison plus grande, lui avait-elle fait remarquer.

C’était la vérité. Ils tenaient à peine à deux, dans cette chambre de bonne. Comment allaient-ils pouvoir s’offrir quoique ce soit d’autre ? Ils étaient arrivés au bout de leurs économies. Trouver un travail honnête, pour son fils ? Il avait déjà essayé. Il réessaierait, mais cela prendrait du temps. Trop de temps. Il lui fallait de quoi s’occuper de sa femme et de son futur enfant, tout de suite. Mais il ne savait rien faire. Rien faire d’autre que…

Son regard s’était posé sur la queue de poisson.

— Une dernière fois… avait-t-il murmuré.

— Quoi donc ? avait demandé Blandine.

— Comment était ton temps, ce matin ?

 Bon, Comme d’habitude.

—  Tu as rien ressenti de particulier ?

— Par rapport au bébé tu veux dire ?

Elle s’était rapprochée de lui et avait posé sa main dans ses cheveux, les lui caressant affectueusement.

— Rien du tout, avait-elle soufflé. Tout va très bien. Et s’il faut le refaire, je le referai. J’ai toujours rêvé d’être une sirène, tu sais.

Une nouvelle fois, Gaspard l’avait enlacé.  

— Je sais. Mais…c’est juste une dernière fois, avait-il affirmé. Une toute dernière fois…

Et sous leurs rideaux verts brodés de blancs, ils s’étaient embrassés fougueusement.

*

Gaspard pleurait de nouveau de chaudes larmes sur le corps froid de Blandine et de son fils. L’amour de sa vie s’en était allé, son futur s’était envolé, sa raison de vivre n’était plus. Lui qui avait toujours été un looser sans intérêt n’avait survécu à la vie que grâce à elle et, désormais, elle ne serait plus jamais là pour lui montrer qu’il méritait d’être. Son sourire, son parfum, sa peau, ses cheveux… il se remémorerait chaque chose avec une douleur immense, souhaiterait de tout cœur les oublier pour ne plus souffrir et puis, le jour où il les oublierait, dans un futur lointain, il souffrirait de cela aussi. D’avoir oublié Blandine. Blandine et Thomas.

— Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? hurla-t-il à plein poumons tandis qu’il posait la tête sans expression de Blandine sur son torse. Pourquoi tu n’es pas ressortie ? Pourquoi tu n’as pas repris ton souffle ? Pourquoi, Blandine, pourquoi ?

Tout ceci n’avait aucun sens, tout ceci était absurde.

Dévasté, Gaspard fit un tour de l’horizon, comme pour rechercher un secours miraculeux à son deuil, mais il ne trouva que la silhouette d’un bateau qui se dirigeait vers lui. La Lanterne arrivait pour le rapatrier ; il devait faire vite.

Il se mit debout, réajusta le rideau de façon que le corps de Blandine soit bien recouvert, puis il le souleva.

— Au revoir, mon amour. Je t’aimerais à jamais.

D’un geste déterminé, mais destructeur, il jeta le corps à la mer.

— Gaspard Herrera ! l’interpela une voix depuis le navire au loin.

Gaspard, en sanglot, se tourna vers la flotte qui approchait.

— C’est trop tard, s’étouffa-t-il. Tout est de ma faute et tout est trop tard.

A ces mots, Gaspard plongea sa main droite dans l’une de ses poches et en ressorti un revolver. Tremblotant, il posa le canon sur sa tempe.

Il ferma les yeux.

3…

2…

1…

Un bruit d’eau agitée se fit entendre sur la droite et Gaspard eut le réflexe d’en observer la cause.

Là-bas, un peu loin, au milieu des vagues agitées, une énorme queue de poisson aux reflets bleutés venait d’émerger. Elle resta à la surface l’espace de quelques secondes, avant de replonger et Gaspard cligna rapidement des yeux. C’est alors qu’il la vit émerger. Ce fut très bref, mais absolument authentique : une femme, trainant derrière elle un corps de poisson. Elle avait une peau d’une pâleur extrême et de longs cheveux bruns. Les mêmes que ceux de…

— Blandine…

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